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Ma thèse en 3 minutes

À l'occasion des journées doctorales de la Société Française des Sciences de l'Information et de la Communication, 14-16 juin 2017.


La fabrication numérique du livre, formats aussi bien qu'impression numériques, permettent aujourd’hui aux éditeurs de remplacer leurs fichiers sur les plateformes de diffusion, ou de les réimprimer régulièrement, sans contrainte de notification de modification éditoriale, le cas échéant.

Pourrions-nous construire science, histoire et culture si nos sources perdaient leur stabilité, si nos références bibliographiques pointaient vers un texte « liquide ». Cette pratique poussée à l’extrême, la culture de chacun serait exclusive et toute reproductibilité impossible.

Dans un contexte de technologies de redocumentarisation ma recherche se propose de soulever les enjeux épistémologiques de la fixation des états du texte. Elle mesurera cette pratique de « correction » non déclarée en SHS en France et étudiera les moyens technologiques permettant au texte numérique d’évoluer tout en fixant des états successifs « solides » référençables. Ce faisant, ou à défaut de solution informatique, elle proposera une charte éditoriale spécifique.

My thesis in 3 minutes

Digital books process, digital formats as well as digital printing, implies that publishers can easily replace files on distributors deposits and platforms, or re print books, without having to notify any editorial changes, if ever.

Could we build science, history and culture if our sources would lose their stability, if our bibliographic references would point out a “liquid” text ? This practice pushed to the extreme everyone's culture would be exclusive et no reproductibility would be possible.

In a context of re documentarization my research will raise the epistemologic issues of the fixation of states of the texts. It will mesure this practice of non notified corrections in SHS french publications and will study the technical means to allow text evolution while imposing successive solid and referençable states. In doing so, or in the case of no digital solutions, I will propose an editorial specific charter.

Projet de Thèse

tel que présenté le 6 juin au concours de l'ED 139, Paris-Nanterre.
Auteur : Chloé Girard email

Titre

Fabrication numérique et fixation des états du texte dans l'édition en sciences humaines et sociales. Aspects techniques et épistémologiques.

Laboratoire : DICEN, Cnam – Île-de-France, EA 7339
Doctorante : Chloé GIRARD
Directrice de thèse : Louise MERZEAU, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, DICEN, Cnam – Île-de-France.
Codirecteur de thèse : Manuel ZACKLAD, DICEN, Cnam – Île-de-France.

Présentation

“Là où il n’y a pas de texte, il n’y a pas non plus d’objet de recherche et de pensée.”1)
Ce projet de thèse vise à examiner les conditions techniques et sociales de la fixation du texte dans l'édition en lettres et sciences humaines (LSH) à partir de sources numériques. Il en éclairera les enjeux épistémiques, sociaux, juridiques et techniques.
Cette recherche se veut une contribution aux sciences de l’information et de la communication, et puisera dans les apports de disciplines telles que l'histoire du livre, les théories du document et de la circulation des textes, l'archivistique et les humanités numériques. Elle s'appuiera également, avec l'apport de conseils extérieurs, sur la recherche informatique en chiffrement et organisation des réseaux.

Contexte et objectifs

Depuis le milieu des années 2000 l'édition de livres et revues, tous types éditoriaux confondus, a progressivement sacrifié (le terme est exact dans la plupart des cas si l'on considère la résistance initialement opposée) à la publication et à la diffusion numérique aux formats pdf, ePUB et plus récemment HTML en ligne. Cette migration, récente et dense, a donné lieu à l'évolution des pratiques éditoriales et scripturales, ouvrant notamment largement la voie à la production collaborative et ouverte. Elle s'est accompagnée de nombreux débats quant à l'économie du livre, à la nature de l'objet livre et aux nouveaux modes de lecture/écriture, menant au livre liquide, au read/write/book, livre toujours “réinscriptible”2). Le savoir-faire informatique, la fabrication numérique sont cependant restés les parents pauvres du débat. De manière révélatrice, la plus grande partie les fichiers numériques sont aujourd'hui produits hors les murs des éditeurs, qui ont peu ou pas acquis les compétences nécessaires en interne. Si le Centre national du livre (CNL) considère aujourd'hui que tous les éditeurs produisent ou font produire leurs nouveautés en numérique depuis 2012, il n'a d'ailleurs commencé à subventionner cet apprentissage métier pour les éditeurs, que depuis 2015.
Les responsables de fabrication numérique, quand ils existent, qui savent lire le code et en juger sont en conséquence encore rares. Le livre numérique a été confié à des entreprises informatiques, ou web, souvent elles-mêmes ignorantes des normes et pratiques “métiers du livre”. Or nous constatons aujourd'hui vis-à-vis de celui-ci des comportements que nous ne connaissions pas avec le livre papier, comme si l'un et l'autre n'avaient pas le même statut sur le plan épistémologique, le premier n'étant qu'un dérivé, un sous-produit du second.
Le remplacement d'un fichier livre par son équivalent “corrigé” sur le serveur d'un distributeur numérique, sans déclaration de modification éditoriale, de “numéro d'édition”, en est un exemple frappant. Un autre exemple consiste en la modification du contenu par son diffuseur : le dépôt de sources sur la plate-forme Open Edition Books, parmi d'autres, induit automatiquement la suppression des numéros de pages (seule la plage reste indiquée pour le chapitre), l'insertion de numéros de paragraphes, la composition à la volée d'une version PDF typographiquement différente du PDF Bon à tirer imprimeur, ainsi que l'insertion de Digital Object Identifier (DOI) dans les références bibliographiques des ouvrages. Les versions du diffuseur sont donc différentes et différemment référençables de celles de l'éditeur, c'est-à-dire du livre imprimé. Les données ajoutées ne sont par ailleurs pas reversées à l'éditeur, lequel ne détient donc plus la source la plus riche. Finalement, l'accès au téléversement des sources par les éditeurs reste toujours ouvert, leur permettant d'y verser une version modifiée, sans contrôle ni déclaration, sans modification d'URI (Unique Ressource Identifier), qu'il s'agisse d'ISBN, de DOI ou de quelque identifiant que ce soit.
La stabilisation du texte n'est plus garantie et avec elle la référence comme l'autorité, sur lesquelles reposent pourtant la paternité intellectuelle, le patrimoine, l'histoire, la science, la réfutabilité, la connaissance.
Cette question de la stabilisation et, par extension, de l'authentification des états du texte, souvent amalgamée à tort avec la notion d'identification, est largement abordée dans le domaine de l'archivistique qui envisage plusieurs moyens techniques ou préconisations destinés à y répondre : documentation des évolutions, signature numérique ou dépôt décentralisé d'originaux3). Cependant, ces recherches concluent d'une part à leur falsifiabilité et d'autre part à la nécessaire prise en compte de cette problématique par les éditeurs/auteurs dès la fabrication numérique, étape qui comme nous l'avons vu échappe pourtant en grande partie à leur expertise [APARSEN 2012].
Notre recherche consistera en conséquence à étudier le rapport des professionnels du livre à la fixation du texte et à travers cette question à leurs nouveaux outils et processus métier. Elle aura pour objectifs la prise de conscience des enjeux de la question ainsi que de la nécessaire reprise en mains de leurs outils numériques. Elle pourra déboucher sur la rédaction d'une charte ou la spécification de développements logiciels.

Hypothèse et problématiques

L'hypothèse qui guidera notre travail est qu'il est possible de réintroduire la notion de référence, de fixation des états du texte, dans un environnement éditorial numérique, y compris dans le cas de processus éditoriaux collaboratifs et ouverts. Quatre problématiques de recherche sont identifiées :

  1. quelle est la réalité de la pratique de modifications “fantômes” de documents numériques de type livre ou article ?
  2. quels sont les moyens socio-techniques mis en œuvre aujourd'hui chez les éditeurs ou diffuseurs de contenus numériques pour encadrer, documenter, ou éviter cette pratique ? Quelle est leur efficacité ?
  3. quelles procédures et moyens techniques pouvons-nous envisager ou développer pour renforcer la stabilisation discursive au cours de la fabrication, tout en assurant l'évolutivité de l'appareil informatique encadrant le texte pour son exploitation ?
  4. les éditeurs sont-ils disposés à investir, maîtriser voire façonner ces nouveaux outils métiers que sont les langages de structuration (html, xml…) ainsi que le code informatique et les logiciels assurant le rendu et l'exploitation de leurs ouvrages ?

Méthodologie et faisabilité

Afin d’atteindre nos objectifs, cette thèse s’appuiera sur une étude documentaire et un travail de terrain. L’étude empirique consistera en entretiens ainsi qu'en analyse de données recueillies auprès des diffuseurs et des différentes instances d'identification et de collecte des références numériques.

  • consultation des éditeurs, auteurs, sur leurs pratiques en termes de certification/fixation,
  • logs des diffuseurs/distributeurs, des projets d'archives Lockss, des registres DOI, des dépôts d'archives ouvertes, etc.
  • consultation d'experts en signature numérique et en réseaux peer to peer.

Le périmètre de notre étude ne sera pas restreint géographiquement. Les normes, agences d'enregistrement et dépôts d'archives sont en grande partie internationaux ou fondés sur les mêmes modèles et spécifications.
Du fait de ma position professionnelle depuis 10 ans, dans la fabrication comme dans l'enseignement ou le conseil en édition numérique, je suis en contact et échanges réciproques avec de nombreux acteurs cibles de cette recherche ; • Éditeurs : Droz, Geuthner, Vrin, Belle-Lettres, Gallimard, Labor et Fides, Éditions des archives contemporaines, Actes Sud… • auteurs • distributeurs et diffuseurs numériques : Erudit.org (Canada), Cairn, Immateriel.fr, Cléo…• prestataires en informatique éditoriale, en numérisation/structuration des textes • bibliothèques : Bnf numérique, Bibliothèque de Genève • organismes métier : Commission numérique du CNL, Motif (Région île de France), Arald (Région Rhône-Alpes), Labo de l'Édion (Paris), Couperin (consortium des bibliothèques universitaires françaises), etc.

Calendrier

  • 1ère année : - état de l'art - recherche théorique – Établissement d'une liste d'acteurs disposés à fournir leurs enregistrements de données de versement des sources par les éditeurs pour la mesure du remplacement des textes – établissement de la méthodologie de recueil de données – lancement des mesures.
  • 2ème année : – Entretiens – spécifications logiciels - analyse des données recueillies sur une année complète.
  • 3ème année : - participation à des séminaires - rédaction d'articles - rédaction de préconisations/charte à destination des acteurs du livre - rédaction de la thèse.

Bibliographie

APARSEN 2012. Alliance for Permanent Access to the Records of Science Network, D24.1 Report on Authenticity and Plan for Interoperable Authenticity Evaluation System, 2012-04-30, p.9.
Bénel, Aurélien. « Quelle interdisciplinarité pour les « humanités numériques » ? » Les cahiers du numérique 10.4 (2014): 103‑132.
Chartier, Roger, Bouvier, Michel, Viardot, Jean et al. « Le livre, un patrimoine méconnu ». Esprit Mai.5 (2012): 137‑156.
Chartier, Roger. « L’écrit sur l’écran. Ordre du discours, ordre des livres et manières de lire ». Entreprises et histoire 43 (2009): 15‑25.
Dacos, Marin (dir.). Read/Write Book : Le livre inscriptible. Nouvelle édition [en ligne]. Marseille : OpenEdition Press, 2010.
Bearman, David, et Jennifer Trant. « Authenticity of Digital Resources: Towards a Statement of Requirements in the Research Process ». D-Lib Magazine 4.6 (1998).
Rouvroy, Antoinette et Stiegler, Bernard.« Le régime de vérité numérique », Socio, 4 | 2015.
Salaün, Jean-Michel, Pédauque, Roger T. avec une préface de Michel Melot, Le document à la lumière du numérique, Caen, C&F, 2006, 218.
Souchier, Emmanuel. « L’image du texte pour une théorie de l’énonciation éditoriale ». Les cahiers de médiologie 6 (1998): 137‑145.
Zacklad, Manuel. « Organisation et architecture des connaissances dans un contexte de transmédia documentaire : les enjeux de la pervasivité ». Études de communication. langages, information, médiations 39 (2012): 41‑63. edc.revues.org.

1)
Bakhtine, Mikhaïl. Cité par Tzvetan Todorov, Mikhaïl Bakhtine. Le principe dialogique suivi de Écrits du Cercle de Bakhtine, Seuil, 1981, p. 31.
2)
Dacos, Marin (dir.). Read/Write Book : Le livre inscriptible. Nouvelle édition [en ligne]. Marseille : OpenEdition Press, 2010
3)
Programme Lockss, Lots of Copies Keep Stuff Safe, de l'Université de Stanford, dépôt en peer to peer promettant d'offrir la même sécurité d'authenticité que l'impression papier. https://www.lockss.org/about/principles/#preservation
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