Tout le monde ne sait pas « lire » un livre de la même façon

Dans son article « Ce qui s’écrit dans les univers numériques. Matières technolangagières et formes technodiscursives »1) Marie-Anne Paveau écrit

Si les énoncés hors ligne ne nécessitent pas toujours de compétences techniques spécifiques (comme le précise Vignola, tout le monde « sait lire » un livre), il n’en est pas de même pour les énoncés natifs du Web : comme l’ethnologue doit connaître son terrain de recherche et séjourner chez ses observés, le linguiste analyste des énoncés Web natifs doit détenir une culture numérique, en particulier sous l’angle de la littératie numérique, pour être en mesure de rendre compte de formes langagières composites, imprégnées de technique, qui s’élaborent dans un univers discursif liquide.

Je m'inscris en faux contre cette affirmation selon laquelle « tout le monde « sait lire » un livre », selon laquelle un livre papier ne serait pas imprégné de techniques dont la connaissance serait nécessaire au linguiste analyste des énoncés écrits. C'est précisément cette réduction généralisée dans le discours sur le livre papier, réduction au livre une fois fabriqué, livré et tenu en mains, qui rend l'analyse de l'écrit numérique si souvent primaire.

D'une part, l'univers discursif numérique n'est pas liquide ! Votre article, Madame Paveau est-il liquide, n'a-t'il pas pas un plan, un ordre clair précis et respecté dans sa publication à l'écran ? Les livre publiés chez nos diffuseurs scientifiques ou par nos quotidiens en ligne sont-ils liquides ? Une table des matières n'est-elle plus dans le numérique un outil d'encadrement fort du discours, de l'unité discursive ?

L'univers discursif numérique peut peut-être être liquide. Il ne l'est pas nécessairement et rien ne permet de l'affirmer, ou alors il faut le démontrer.

D'autre part, l'analyste des écrits papier ne doit-il pas connaître les contraintes de l'impression et de la distribution pour comprendre certaines délimitations du discours ? Tout le monde sait-il positionner un discours au vu de la collection dans laquelle il est publié, de la marque de l'éditeur, de la qualité du papier ?

Qu'est-ce que cette littératie numérique dont parle Paveau si ce n'est les tenants et aboutissants techniques (et donc économiques et sociaux) qui ont participé de la mise en lecture. Tout un chacun possède-t-il cette littératie mécanique concernant le livre papier ? Certainement non. Non, tout le monde ne sait pas lire un livre de la même façon, qu'il soit numérique ou papier. La fracture, si tant est qu'il y en ait une, n'est pas là !

En passant, Vignola écrit « Il ne serait pas audacieux d’affirmer qu’on sait assez bien aujourd’hui ce qu’est un livre »2). Or c'est précisément très audacieux !


1)
Paveau, Marie-Anne. « Ce qui s’écrit dans les univers numériques. Matières technolangagières et formes technodiscursives », Itinéraires. Littérature, textes, cultures, nᵒ 2014‑1, février 2015. journals-openedition-org.faraway.parisnanterre.fr, doi:10.4000/itineraires.2313.
2)
Vignola, Éric, 2009, Du blogue au livre. Réflexions sur la nature générique du blogue, Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, Département des littératures de langue française, [En ligne], http://fondationlitterairefleurdelys.wordpress.com/2013/04/10/du-blogue-au-livre-reflexions-sur-la-nature-generique-du-blogue/
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  • Dernière modification: 2019/10/28 11:45
  • par chloe