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namespace:fakenews [2017/09/14 13:00]
chloe [Culture read only versus read/write]
namespace:fakenews [2019/02/18 23:09] (Version actuelle)
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 +====== Fake news et confusions édition/​réseau/​culture read write/etc. ======
 +En réaction au post de Calimaq : [[https://​scinfolex.com/​2017/​05/​05/​lawrence-lessig-les-derives-du-web-et-la-mort-des-editeurs/​|Lawrence Lessig, les dérives du web et la « mort des éditeurs »]]
 +
 +Voici, en deux extraits, les mots de Lawrence Lessig auxquels réagit Calimaq dans son billet :
 +> nous pensions tous que le rôle d’éditeur de contenus était un acquis [...] Eh bien nous nous sommes trompés ! Le monde entier peut publier sans éditeur. [...] D’une certaine façon, Internet – l’outil en lui-même – a tué les éditeurs. Et nous allons tous devoir résoudre cet immense problème qui a un impact très lourd sur la démocratie.
 +
 +Calimaq répond en substance "Quoi, il faudrait revenir aux éditeurs //​gate-keepers//​ alors que ce sont eux qui rendaient la parole rare ?!!"
 +
 +Il poursuit avec les risques du filtre éditorial, l'​importance et les bienfaits de la culture read/write, de la mise en réseau des individus, et de la blogosphère contre les //fake news//. Ce faisant il me semble qu'il mélange beaucoup de choses et je vais reprendre chacun de ces points pour montrer que :
 +
 +  - Internet n'a pas tué les éditeurs, contrairement à ce qu'​écrit Lawrence Lessig. L'​exemple que donne Calimaq de Olivier Ertzscheid allant publier chez C&F Éditeurs le montre de belle manière,
 +  - les éditeurs n'ont jamais été le problème en soi mais bien (en ce métier comme en d'​autres) les positions dominantes et les abus de pouvoir,
 +  - //filtre éditorial//​ n'est pas forcément équivalent à //​centralisation//,​ comme démontré par Wikipédia.
 +  - un lectorat est un réseau finalement assez faible,
 +  - il n'​existe pas en soi quelque chose qui soit "le réseau"​ (au sens social du terme),
 +  - l'​accès en lecture ne constitue pas en soi de la culture read write.
 +
 +===== Workflow éditoriaux =====
 +Pour préciser que l'on entend pas "​édition",​ je propose cette typologie des modes actuels des flux éditoriaux. Chacune de ces politiques éditoriales peut s'​appliquer à tous les genres et outils, dont je donne quelques exemple pour illustration du propos, sans épuiser le sujet :
 +
 +  * Édition centralisée = il faut être autorisé en amont pour pouvoir éditer, publier :
 +    * portails de textes et revues, de livres, en accès libre ou non,
 +    * wikis fermés,
 +    * blogs d'​associations,​ d'​entreprises,​ etc. (par exemple Framablog, Framasoft étant l'​association éditrice et garante du blog).
 +  * Édition communautaire hiérarchisée = tout le monde est autorisé en édition, la modération se fait en aval avec des rôles divers((Louise Merzeau utilise le terme de "​modèle délibératif"​. À discuter, car il y a quand même des autorités finales dans Wikipédia, qui peuvent trancher en dernier lieu.)). :
 +    * Wikipedia en est l'​archétype.
 +  * Édition communautaire non hiérarchisée = tout le monde est autorisé en édition, sans modération :
 +    * Wiki ouvert non modéré.
 +  * Auto-édition labellisée = auteur/​éditeur prescrit par une communauté ​
 +    * Blogs invités du //Monde// par exemple).
 +  * Auto-édition = auteur/​éditeur non prescrit, commentaires ouverts ou fermés, modérés ou non :
 +    * Sites persos,
 +    * Wikis persos,
 +    * Blog sans label,
 +    * Micro-blogging :
 +      * Twitter : centralisé et modéré,
 +      * Mastodon : décentralisé et non modéré.
 +    * Pages thématiques,​
 +      * FaceBook : centralisé et modéré,
 +      * Diaspora : distribué et non modéré.
 +    * ...
 +Non seulement Internet n'a pas tué les éditeurs (parmi lesquels Wikipédia ou des blogs d'​associations) mais nous a amené, entre autres chose, l'âge d'or de l'​auto-édition (blogs, tweets, etc.) et du courrier des lecteurs (commentaires,​ like et Cie), ceci étant dit avec le plus grand respect pour l'un comme pour l'​autre. Chacune de ces formes éditoriales,​ édition centralisée comprise, présente des avantages et des inconvénients,​ des bienfaits et des risques. ​
 +
 +Plutôt que de souhaiter la mort de l'une ou de l'​autre,​ voyons si l'une ou l'​autre est plus propice à l'​émergence de //fake news// et pourquoi.
 +===== Fake news et digest =====
 +Wikipedia ou la blogosphère n'ont jamais empêché les //fake news//. Ces dernières ont toujours existé, dans nos livres, aussi papier soient-ils, comme dans nos blogs, parole "​libre"​ ou "​éditée"​.
 +
 +C'est bien plutôt une question de facilité d'​écriture et de lecture qui semble être en cause. Les //fake news// se répandent très bien de toute éternité au moyen de tracts, pamphlets, libelles et aujourd'​hui tweets. Et c'est assez logique : temps de lecture oblige, la viralité d'un livre (papier ou numérique) est moins grande que celle d'un article (billet de blog...), elle-même moins grande que celle d'un tweet.
 +
 +Il semble bien que les //fakes news// soient le risque à prendre de l'​auto-édition de "​digest"​ :
 +  - pas de réseau de co-rédaction,​ de relecture, de fact-cheking,​ de validation...,​ (ce que Calimaq appelle l'​absence de filtre éditorial),​
 +  - forme courte particulièrement virale.
 +Aucun de ces deux paramètres n'est responsable à lui seul de l'​explosion des //fake news// et aucune forme d'​édition n'est à l'​abri.
 +
 +Faut-il alors réprimer l'​auto-édition ou les formes //digest// ? Évidemment non. Le voudrait-on,​ on ne désinvente pas une technologie. À nous "​simplement"​ de prendre nos responsabilités : les lire (retweeter) ou pas, les vérifier, créer des labels, façon "les blogs invités du //​Monde//",​ accepter des lieux de validation collective, des "​filtres éditoriaux",​ qui peuvent être communautaires ou non. L'​important est qu'il existe à côté de flux labellisés des flux non labellisés garantissant l'​absence de positions exclusives et dominantes, de censure.
 +===== Les filtres éditoriaux =====
 +Calimaq postule de son côté que l'​absence de "​filtre éditorial"​ permet de mieux résister aux //fake news//, avec pour exemple Wikipedia. Ce qui lui permet de proposer la mort des éditeurs, de l'​édition centralisée,​ des labels et de tout ce qui s'y apparente.
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 +Or il est faux de dire qu'il n'y a pas de filtre éditorial dans Wikipedia. Wikipedia a mis en place un système d'​édition communautaire et hiérarchisé(([[https://​fr.wikipedia.org/​wiki/​Aide:​Statuts_des_utilisateurs|Voir les différents statuts]].)). Il y a des rôles différents dans la correction, validation, acceptation. Donc, peut-être au contraire le filtre éditorial est-il bien une barrière aux //fake news// ? Et cela n'​implique pas que ce filtre éditorial doive être centralisé.
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 +D'​autre part, le filtrage éditorial, même centralisé,​ n'est pas que censure et prise de pouvoir. Sinon pourquoi Olivier Ertzscheid irait-il publier chez C&F Editions, comme le mentionne Calimaq, et pas chez Édilivre ? Édilivre ne filtre pas les contenus, lui aurait aussi fabriqué un beau livre papier et l'​aurait distribué, sous licence libre s'il l'​avait voulu. Ertzscheid va chez C&F Editions pour la valeur ajoutée qu'​apporte C&F Editions à l'​inttention des lecteurs : l'​inscription du livre dans une collection qui en contextualise le discours, dans une écurie d'​auteurs choisis qui définit une communauté de qualité, etc. Ertzscheid va chez C&F Editions pour que son livre porte un label social de qualité grâce auquel le lecteur s'​attend à trouver peu de //fake news//, justement. Et on le comprend parfaitement de rechercher ce label, ce prescripteur,​ cette "​marque"​.
 +
 +Wikipédia comme C&F Editions tentent de filtrer les //fake news//, chacun à sa manière, et de valoriser les contenus intéressants. La co-vérification (entre un auteur et un éditeur ou comité de lecture, aussi bien que de manière communautaire) est une barrière contre la désinformation,​ autant que cela est possible. Cela ne remet pas en cause la possibilité de la parole ouverte et non prescrite. Il est fondamental de laisser la parole sortir librement comme il est intéressant d'​avoir des réseaux de tri et de prescription,​ dans lesquels cette parole ouverte accepte de rentrer ou non, librement. La structure éditoriale est aussi un réseau.
 +
 +Non, l'​édition ne peut pas bien "aller mourir"​ ! Ce qui doit mourir ce sont les positions dominantes. Qu'​elles relèvent d'​éditeurs ou de diffuseurs. C'est une autre question et cela se reproduit actuellement dans le web, y compris dans le domaine de l'Open Access, ce qui est un comble. Ce qu'il faut combattre c'est l'​exclusivité et la centralisation. Accès libre ou pas.
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 +===== Réseau =====
 +Calimaq s'​étonne que Lawrence Lessig puisse appeler au retour de l'​éditeur
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 +> lui qui fut au contraire un des premiers à décrire et à théoriser la révolution culturelle que représente la mise en réseau des individus.
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 +Comme si 
 +  - l'​édition était un phénomène hors réseau (hypothèse que l'​exemple de Wikipedia invalide),
 +  - l'​accès libre à la lecture et l'​écriture suffisait à mettre les gens "en réseau"​.
 +
 +Mais qu'​est-ce qu'​être en réseau ? Tweeter tout seul ? Avoir son blog perso ? Avoir des commentaires qui disent "​c'​est complètement faux ton truc" (si déjà on ne les modère pas !) ? Est-ce qu'​avoir des //likes//, des commentaires,​ des abonnés, suffit à constituer un réseau ? Est-ce que l'​auto-édition est un réseau ? Est-ce que publier chez un éditeur n'est pas aussi être en réseau ?
 +
 +Un réseau, oui, mais de quoi ? Est-ce qu'​avoir un lectorat épuise la notion de réseau ? Qu'en est-il des réseaux d'​auteurs,​ de relecteurs, de références((le livre "est pris dans un système de renvois à d’autres livres",​ "nœud dans un réseau"​... . Michel Foucault, //​L’Archéologie du savoir//, Paris, Gallimard, 1969..)).
 +
 +Tentons de distinguer ces différents réseaux :
 +  * de co-auteurs,
 +  * de relecteurs/​correcteurs,​
 +  * de lecteurs : nombre d'​exemplaires vendus, nombre de visiteurs sur un blog, abonnés à un flux, nombre d'​amis,​
 +  * de commentateurs : compte-rendus,​ critiques, citations, commentaires,​ likes, annotations,​
 +  * de d'​ouvrages/​d'​auteurs en tant que références,​ affinités : sources, bibliographie,​ liens vers d'​autres blogs, abonnements à d'​autres flux...
 +
 +Si l'on reprend ces distinctions on peut nuancer la quantité de chacun de ces réseaux pour chaque flux éditorial :
 +
 +|Type éditorial|Réseaux|||
 +|:::​|co-auteurs|relecteurs|lecteurs((si l'on considère que l'on est en ligne les réseaux lecteur et commentateurs ont le même potentiel quel que soit le mode d'​édition. Peut-être la labellisation,​ par un diffuseurs métier par exemple, ou donnant une validation scientifique donne-t-elle un +.))|commentateurs|références|
 +|Édition centralisée|+/​-|+|"​|"​|++((Un éditeur va exiger des références en appui aux propos de ses auteurs.))|
 +|Édition centralisée labellisée. Façon éditeur chez Cairn.|+/​-|++|+|"​|++|
 +|Édition communautaire hiérarchisée. Type Wikipedia.|+++|+++|"​|"​|++((Voir la catégorie "​Article manquant de références"​ dans Wikipédia.))|
 +|Édition communautaire non hiérarchisée. Type wiki ouvert non modéré.|+++|+++|"​|"​|+|
 +|Auto-édition labellisée. Façon blogs invités du Monde|+/​-|+|+|"​|+|
 +|Auto-édition non labellisée. Sites et blogs perso, micro-bloging.|-|-|"​|"​|-((Aucun réseau de co-auteurs, relecteurs, éditeurs pour demander des sources.))|
 +
 +
 +On constate que 
 +  * il n'​existe pas "Le réseau"​ mais "Des réseaux",​
 +  * il n'est ni nécessaire ni suffisant d'​être en ligne pour "être en réseau",​
 +  * tous les types éditoriaux ne favorisent pas de la même façon tous les réseaux,
 +  * l'​accessibilité en lecture ne fait pas "le réseau", ​
 +  * l'​auto-publication mono-auteur est de l'​édition centralisée,​
 +  * l'​accès en lecture ne détermine pas à lui seul un réseau,
 +  * on peut s'​attendre à ce que la labellisation,​ qu'​elle soit //​mainstream//​ ou //​underground//,​ centralisée ou communautaire,​ draine un réseau de lecteurs plus important que l'​édition non prescrite.
 +
 +Lessig, en critiquant les //fake news//, et par là en particulier la pratique du micro-blogging auto-édité,​ critique donc une forme d'​édition qui est très peu en réseau : sans aucun réseau de co-écriture,​ de co-relecture ​ ni de ré écriture post publication. Seuls les réseaux de lecteurs et de commentateurs sont potentiellement très importants et, finalement, derrière les apparences, c'est un peu faible. Calimaq et Lessig devraient donc être d'​accord puisque tous les deux appellent à plus de réseau : le tweet, comme le blog personnel mono-auteur,​ sont des formes éditoriales au réseau finalement faible, limité aux lecteurs/​commentateurs.
 +
 +Maurizio Ferraris ne dit pas autre chose dans cette interview :
 +> Les «légions d’imbéciles» étaient déjà là, avant le Web. Seulement, elles étaient silencieuses : rares étaient ceux qui, ayant un accès quelconque au système des médias, pouvaient se manifester. Cette rareté n’était pas une garantie d’intelligence (il suffit de faire un tour dans une bibliothèque et feuilleter au hasard), mais donnait au moins conscience à l’auteur d’être en public. Ce qui n’est pas le cas dans le Web : tous parlent - pire, écrivent, et //Verba volant, scripta manent// - comme s’ils étaient chez eux, dans un petit comité familier et indulgent, là où ils sont sous les yeux du monde, beaucoup plus que s’ils étaient dans une bibliothèque,​ mais personne ne relit le texte, signale les bêtises, corrige les épreuves((Maurizio Ferraris, Liberation, http://​www.liberation.fr/​debats/​2017/​08/​25/​maurizio-ferraris-le-monde-est-plein-de-couillons-dont-la-majorite-pensent-etre-originaux-geniaux-cr_1591969)).
 +
 +L'​accès à la parole c'est très bien, mais sans réseau de relecteurs et correcteurs est-ce une fin en soi ?
 +===== Culture read only versus read/​write ​ =====
 +Lawrence Lessig, en rappelant l'​importance du réseau de co-auteurs et de relecteurs contre les //fake news//, le "​filtre éditorial",​ va-t-il à l'​encontre de la culture read/write ?
 +
 +Revenons aux définitions : la distinction entre culture //Read Only// (RO) et //​Read/​Write//​ (RW) consiste dans la mise à disposition ou non de sources pour ré exploitation libre. Dans la culture read/write j'ai accès à des contenus (code, texte, images, etc.) libres que je peux (dans l'​idéal) étudier, modifier, dupliquer et diffuser. C'est donc une question de licence, et non de filtre éditorial, d'​outil (blog ou autre) ou d'​accès en lecture. Parole "​libre"​ ou "​éditorialisée",​ si elle est sous copyright alors elle ne relève ni ne participe de la culture read/Write. À moins que l'on considère que l'​inspiration et la citation fassent la culture read/write, auquel cas tout est culture RW.
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 +Non, Aaron Swartz n'est pas, en tant que blogueur, un pur produit de la culture read/write. C'est un pur produit de l'​auto-édition en ligne (ce qui n'est pas péjoratif). En revanche, publiant sous licence libre il est un acteur, voire un bâtisseur, de la remix culture. À l'​instar de Wikipédia, qui appose pourtant un "​filtre éditorial"​.
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 +On voit donc que l'​absence de filtre éditorial ne fait pas la culture read/write. Pas plus que la présence de filtre éditorial ne met en danger le réseau ou la culture read/write.
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 +Le workflow éditorial et la culture read/write ne sont pas fonction l'un de l'​autre. Ils n'ont rien à voir. Et les //fake news// n'ont rien à voir avec cette question de licence. Rien dans les propos de Lessig ne remet en cause la culture read/write.
 +===== Conclusion =====
 +Pour une parole libre et contre les //fake news// nous avons besoin de différentes choses :
 +
 +  * d'​auteurs et d’œuvres qui naissent sur Internet... ou ailleurs.
 +  * de textes intégrés à différents réseaux : de co-auteurs, relecteurs, références et autres fact-checkers (éditeurs, individuels ou communautaires) en plus de leur réseau de lecteurs et commentateurs,​
 +  * de lecteurs responsables,​
 +  * de textes acceptant plusieurs "​étiquettes"​ (prescripteurs),​ nativement ou après première publication "​libre",​ qui permettent à différents lectorats de voir dans quels environnements intellectuels ce discours en particulier s'​inscrit,​ d'en dessiner les milieux, les réseaux,
 +  * et de refuser les positions dominantes. Un texte, en accès libre ou non, devrait pouvoir être hébergé et diffusé simultanément à plusieurs endroits, afin 
 +    - de ne pas être soumis à une seule politique de diffuseur,
 +    - de s'​assurer de son intégrité : un texte hébergé à deux endroits différents est moins susceptible d'​être falsifié ou supprimé, ce que permet au contraire la centralisation.
 +
 +Mais nous n'​avons certainement pas besoin de la mort des éditeurs. Cela n'a tout simplement aucun rapport.
 +{{tag>}}
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 +~~DISCUSSION~~
  
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  • Dernière modification: 2019/02/18 23:09
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